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L’espérance de Monique Sarfati

 

Autour de nous, tout est cadre, limite, horizon, champ visuel, boîte et même si nous avons appris à changer de focale, notre regard est de plus en plus au format, celui du viseur ou de l’écran, fut-il panoramique. Cette vérité n’est pas bonne à entendre car nous voulons nous croire libres et la liberté reste cette faculté immense, ouverte, de faire et de dire par-delà tous les interdits, les conventions, presque tout dire, presque tout faire, ou plutôt presque rien. Cette question de la limite est née avec l’origine de l’art pariétal, elle en est consubstantielle. Et pourtant la modernité nous a invités à la transgression, à dépasser les frontières, les catégories, mélanger pour faire du jamais vu y compris si l’on perd l’essentiel, le sens. Oui, car c’est lui qui permet de constituer l’œuvre, de lui donner son universalité ou tout simplement sa pérennité.

En dessinant, en modelant, en peignant, l’homme exprime un rapport au monde, à la sauvagerie, à la violence, même si pendant de longs siècles, le rôle de l’art aura été de mettre de l’ordre, de la stabilité, de la discipline, de la religion dans la société. Aujourd’hui, il en va autrement. Pour moi, l’art vise à mettre en mouvement, en déséquilibre, en porte à faux, à introduire le doute, l’art devient l’instrument d’une dynamique sociale, il est éveil de ce qui en chacun de nous sommeille, est enfoui, refoulé. Il ouvre notre aspiration à être des hommes libres, attentifs, capables de voir où « mène la pente » comme le disait Albert Camus. Face à l’envahissement de notre quotidien par les images, face à une technique omniprésente, l’art apparaît comme le seul moyen de s’affranchir de cette prégnance pour retrouver une part de liberté.

Dans ces conditions, l’œuvre de Monique Sarfati trouve tout son sens, celui d’opposer des boîtes à des boîtes. À la beauté lisse que nous proposent les écrans numériques, elle en oppose une autre, une vision dérangeante, rugueuse, parfois faussement naïve, toujours critique. D’une boîte l’autre, pourrait-on dire, pour comprendre que nous ne sortons d’un cadre que pour rentrer dans un autre, pour que l’illusion subsiste mais que l’on puisse aussi la mettre à distance. Une lecture simple, sans explication pour dénoncer ce qui nous guette en permanence, l’aliénation, l’idéologie totalitaire. On peut y lire la dénonciation de l’enfermement des religions, celui des croyances qui nous limitent et peut-être nous empêchent simplement d’être. Ce jeu entre le cadre et le contenu, entre le stable, le géométrique et le mouvement, le déséquilibre, cette tension toujours présente, c’est un cri, celui qui libère, celui qui ouvre la respiration de l’enfant qui émerge dans le monde, sort d’un liquide pour entrer dans la fluidité de l’air. Il ne sait pas ce qui l’attend, c’est là que commence l’espérance. C’est le cri de Michelangelo Antonioni, un cri primal, un cri final. Elle prévient, elle sait qu’il est trop tard et qu’alors seul l’humour, la distance, l’ironie restent pour interroger l’infime espace dans lequel désespérément  il nous faut conquérir notre liberté, celle de penser. Ce cri que chaque boîte « ouvre », « pousse », « provoque » est un avertissement, il faut l’avoir présent à l’esprit chaque jour pour vivre, pour dire : la vie vaut mieux que « ça », mieux que le défilement des images sur un écran de télévision, mieux que l’adhésion à un dogme ou à une représentation figée de la vie. Alors, quoi de mieux que d’utiliser des boîtes pour dénoncer les boîtes dans lesquelles nous évoluons.

Des cris en boîte pour ne plus les entendre, ou pour mieux les entendre ? un secret bien gardé, caché, enfoui, que l’on donne en partage. Un hors limite est en vue à travers ces objets dont on aimerait qu’ils restent tous ensemble comme une petite société vivante, chacun le sien, à la manière d’une armée enterrée à Xi’an pour témoigner d’une souffrance, d’une joie, d’une absolue nécessité d’être. Tous différents, tous pareils, c’est ce qui relie et rassemble même et surtout si nous ne pouvons les supporter parce que trop lourds. On dit «chassez le naturel, il revient au galop».

Dans l’ange exterminateur, Luis Buñuel n’hésite pas à transformer ces hommes et ces femmes pris dans les filets de conventions en moutons sortant au petit matin de l’église. Alors, devant « ces Boîtes », l’invitation va au-delà de l’esthétique, de la dimension décorative ; elle est parfois charmante, toujours claire : ne vous laissez pas aller sur la pente au bout de laquelle vous ne retrouverez que l’animal qui sommeille en vous. Chaque « boîte » résulte d’une posture et Monique Sarfati devient une Diane chasseresse qui poursuit pour nous ses gibiers. Plus qu’une accumulation, chaque boîte est un trophée arraché au rêve, au fantasme, elle en fait une œuvre palpitante. Mais plus encore, elle nous invite à être chasseur plus que collectionneur, chasseur averti, aux aguets, à l’affût pour ne laisser passer aucune proie qui elle, ne se priverait pas de nous broyer.

Une œuvre se construit, originale, provocante et salutaire, dont on aimerait qu’elle prolifère au rythme des écrans cathodiques comme un contre poison.

De la boîte de Pandore sont sortis tous les maux, seule restait l’espérance, à croire qu’elle peut prendre des formes différentes !

Paris, juillet 2010

 

Alain Sarfati

Architecte et urbaniste (Paris)

 

 

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