Impressions d’une visite
Invitée, sur la toile, à l’exposition de Monique Sarfati, que vois-je dans cette salle ? On dirait des tiroirs sortis d’un meuble, sorte de petites valises, ouvertes comme à la douane, offrant au regard des choses difficiles à cataloguer…
Que voit-on ?
Têtes de poupons, bouts de tissus, fils enchevêtrés, talons aiguilles, réveils, réclames, jouets, boîtes d’allumette, tour Eiffel, cordages, papillons, figurines, bibelots, biblettes, bidules… Non pas jetés en vrac, pêle-mêle, mais posés, disposés, fixés à leur place.
Et j’imagine un enfant occupé à des objets : ranger, ordonner, jeter, reprendre, refaire, défaire, tout en racontant, fabriquant des mots avec les objets, les objets avec les mots, prenant au mot les choses, mais prenant aussi une chose par les mots. Comme on prend le taureau par les cornes… Enfant jubilatoire et vengeur qui joue à faire tenir le monde –ou sa volonté- dans une boîte, ce qui exige travail et entêtement. Car s’il n’y a qu’un seul monde, notre boîte crânienne, les combinaisons possibles sont sans doute infinies.
Infinies ? En regardant bien D’une boîte l’autre, il semble se dessiner d’une boîte à l’autre une même obsession, politique et religieuse : l’oppression des corps. Corps enfoncés, retournés, démantelés, morcelés, martyrisés. L’impression d’ensemble est celle d’un «théâtre de la cruauté».
Mais à peine s’exerce-t-on à prêter un sens à une œuvre que celui-ci vous échappe. S’agit-il d’ailleurs, pour un artiste, de délivrer un sens ou d’avoir une idée ?
Un exemple : Le grand festin
On dirait un Tribunal, où siègent des Juges, référés à la Loi, format de poche. Leur verdict va décider de l’avenir, de l’enfant né-nu, condamné à la dévoration crocodilienne. Qu’est-ce qui me frappe ? Le sens, le message, comme on dit ?
Ou bien les objets convoqués ? Des ustensiles de cuisine, des entonnoirs hérissés d’aspérités, des râpes à fromage pour figurer la puissance des juges à décider qui sera mangé.
Juges eux mêmes enchaînés par la toque, toqués donc… et surveillés par des boutons sous pression : la voilà l’idée, l’idée qui vient à l’esprit, la trouvaille qui surgit de rêves sans sommeil, de fouilles pour dénicher, dégoter des objets, les organiser en des rapprochements…créateurs d’idées !
Duchamp écrivait que c’est «le regard (du spectateur) qui fait le tableau» : il suffit de se rendre à l’exposition de Monique Sarfati pour s’en convaincre !
12 octobre 2011
Annik Boutruche
Professeur de philosophie
L’Oustalet (Cévennes)