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Un singe dans une boîte à outils ou le mouvement de l’imagination

 

À première vue, les œuvres de Monique Sarfati, ses « petites » comme ses « grandes boîtes », donnent une apparence de légèreté, de ludisme assumé, avec ses assemblages de jouets et de bibelots. En réalité, elles présentent des compositions faussement naïves, mettant en place un monde volontiers figuratif, volontairement kitsch (je pense aux œuvres La cité sans cœur et La grande soif ) et antinomique (la récurrence des poupées démembrées, le crucifix menaçant, par exemple). On devine très vite que le jouet est un matériau, souvent un symbole mis en relation avec d’autres symboles (l’arrière-plan d’une nature souillée, un crucifix, une vipère). On comprend alors que le monde de l’enfance est un paravent donnant accès à des mises en scène complexes dont le sens à tirer exige une participation active du public.

 

Il est, par exemple, proprement impossible de ne donner à une œuvre comme La cicatrice  (2010) qu’une seule signification. Il est clair que cet assemblage met en place une métaphore connue : la guerre (l’avion) est un jeu (le jeu de quilles) qui déraille (les rails du chemin de fer). L’aspect rétro des jouets renvoie peut-être à la Seconde guerre mondiale. Mais que fait le singe dans le coin supérieur de la boîte à outils ? Que signifie-t-il ? Est-ce le destin qui vient toujours brouiller les cartes ? L’irrationalité ? L’arbitraire ? Ce singe qui caresse une boule rouge pourrait représenter les raisonnements du public qui, de supposition en supposition, d’association d’idées en association d’idées, cherche à interpréter l’œuvre qu’il a devant lui. Le singe caressant la boule devient alors le mouvement de l’interprétation et de l’imagination.

 

En reprenant à son compte un certain imaginaire surréaliste, Monique Sarfati rompt non seulement avec le réalisme, mais elle remet en question les conventions de certaines pratiques artistiques. Les références nombreuses aux iconographies de Salvador Dali, de René Magritte ou encore d’Yves Tanguy (je pense à la série très réussie de « petites boîtes » intitulée Égarements) explorent certes plusieurs thèmes récurrents et chers à l’artiste : angoisse écologiste, violence à l’endroit des enfants, des femmes, des Premières nations, fausses profanations... Mais cette série est surtout porteuse, car elle met en place ces thèmes tout en questionnant les limites de toute toile, avec son cadre si contraignant et ses deux dimensions si réductrices. En clair, ces assemblages, ces « faire comme un tableau », ces trompe-l’œil, sont riches et réflexifs parce qu’ils inscrivent à la fois, dans le cadre, une nostalgie pour la pratique de la peinture et une volonté d’outrepasser des conventions arbitraires, imposées par la tradition.

 

La réappropriation de procédés surréalistes permet aussi aux œuvres de Monique Sarfati de renouer avec un art de la mise en scène – art volontairement négligé, comme on le sait, par les modernistes. Chez elle, comme pour d’autres artistes recourant au procédé de l’assemblage (je pense notamment à Louise Nevelson et à Joseph Cornell), ce qui importe ce n’est pas tant l’objet en soi (le pendentif, le collier, le bras démembré de la poupée, la roue de la voiture jouet) mais la disposition de cet objet. Le procédé de l’assemblage, tel que le pratique Monique Sarfati, beaucoup plus que chez les deux artistes ci-haut nommés, est tout entier un art de la théâtralité. L’assemblage, pour l’artiste, est une « miniaturisation » du monde et de ses conflits insolubles, une scène croquée sur le vif et la part d’irrationalité échevelée de celle-ci.

 

La mise en place d’un monde miniature, surtout dans la série des « grandes boîtes », renvoie évidemment aux jeux des enfants. Ce renvoi est fondamental, car il habilite l’artiste à renouer avec le geste primaire de la création, au temps où elle était une enfant. Trop souvent, on oublie que jouer est une mise en abyme : en jouant à la maman ou au mécanicien, l’enfant sublime son désir d’être adulte. En reprenant à son compte cette sublimation, l’artiste se fait démiurge, en rendant étrange le monde qui nous entoure et en le chosifiant pour le mettre à distance.

 

Le monde de l’enfance rend possible aussi la mise en place d’un univers personnel (ou, du moins, en apparence personnel), avec ses objets datés, souvent vaguement rétro. Il donne toute liberté à l’artiste de bien définir le lieu d’où elle prend la parole. Ce n’est qu’une fois cet univers intime bien circonscrit qu’elle peut discourir sur le monde et ses paradoxes. Cet aspect est également fondamental, car une grande part de l’attrait des œuvres de Monique Sarfati réside dans cette méthode : partir de soi, du cœur de l’enfance, pour se tourner tout entier vers l’Autre – que ce soit la faune, la flore, les autochtones ou les femmes. On sait gré à l’artiste de nous présenter tout autant son univers, ses goûts, ses obsessions que les angoisses que lui inspire le monde. Cela empreint ses œuvres d’un aspect humain, qui tourne le dos à l’impersonnalité de certains artistes assembleurs.

 

Enfin, on ne peut passer sous silence la réflexion de Monique Sarfati sur le recyclage des objets qui nous entourent. Ce recyclage implique bien sûr de passer d’un rapport utilitariste et consumériste aux objets à un rapport pour ainsi dire de « réinsertion sociale ». Notre biosphère en dépend, mais nos consciences en dépendent tout autant. Se réapproprier artistiquement les objets issus de la culture de masse rend possible la conservation de l’esprit critique, dissident, de l’inventivité, du mouvement de l’imagination, semblent nous dire les œuvres de l’artiste.

 

 

Montréal, avril 2012

 

Mauricio Segura

Écrivain

 

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