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(Auto)biographie

 

L’Afrique, l’Europe et les Amériques, trois continents inspirants, trois mondes remplis d’objets, trois grosses boîtes chargées en souvenirs, où mon inconscient s’épanche chaque jour pour créer les microcosmes de mon âme en quête d’une maison intemporelle où je renais chaque fois et prends le temps de rêver.

 

C’est au Maroc que j’ouvre les yeux sur la vie pour la première fois. Élevée par une mère vénézuélienne enseignante et avide de culture, j’apprends le monde avec humour et curiosité. Mon père, français né en Algérie, mécanicien et entrepreneur me lèguera sans doute son côté perfectionniste, réparateur et manuel. Je suis la dernière d’une fratrie de cinq enfants, celle qui observe en se questionnant, celle qui attend d’être assez grande pour se laisser exister, celle qui rêve dans un coin et s’invente des mondes imaginaires lorsque l’attention tarde à revenir vers elle. C’est à Meknès que je respire le monde pour la première fois, c’est là que je découvre les odeurs suaves et épicées, les couleurs riches et chaleureuses, puis les souks, ces marchés vivants et hétéroclites où les hommes battent des mains et où les tapis sont volants. Peau de mouton, chèche de coton, bois, cuir, étain, faïence, argent, terre cuite, au paradis des sens je grandis.

 

Puis, à dix ans c’est le choc culturel, la dérive vers un autre continent, notre famille déménage en France en 1956. Brutale grisaille parisienne, la villa familiale se transforme en une enfilade de chambres de la toute nouvelle Cité universitaire d’Antony en attendant de trouver une location plus appropriée. Mes aînés sont envoyés en Angleterre pour parfaire leur anglais et je me retrouve seule dans cette petite chambre de la cité universitaire où je n’ai comme seul repère qu’une étagère vide et austère. Tous mes jouets ont disparu, entreposés dans un garde-meubles et il ne me reste plus qu’à apprivoiser à mon tour le temps, le vide et la froideur de ce nouvel environnement qui me semble si peu accueillant. Sans aucun doute mes frères et sœurs ont ressenti le même bouleversement. Et curieusement, ce sont eux qui m’aideront sans le savoir à retrouver un peu de mon enfance perdue en m’offrant à leur retour de voyage toutes sortes de figurines miniatures et d’objets insolites glanés ici et là tout au long de leur séjour; grâce à eux, j’allais retrouver mon sourire de petite fille qui se raconte des histoires merveilleuses. Je couvrais alors mon étagère de tous ces objets disparates et colorés et recréais ce paradis des sens laissé derrière moi, pour renaître à nouveau et grandir encore dans un monde où l’imaginaire est la seule chance de survie à un pays aussi gris.

 

Lycée Marie Curie à Sceaux, Université Paris-Sorbonne, j’ai choisi d’étudier les langues et c’est à travers les mots que je me passionnerai désormais pour la culture. Suivant les traces de ma mère, je deviendrai à mon tour professeure de civilisation et littérature hispaniques, partageant ainsi ma passion pour la richesse des textes, des arts et des pratiques culturelles hispano-américaines.

 

Je déciderai par la suite de faire un voyage aux sources afin de faire plus ample connaissance avec mes origines vénézuéliennes. C’est là que je ferai la rencontre d’un jeune ingénieur français qui deviendra mon mari et avec qui, en 1973, j’aurai le bonheur de partir vivre sur le troisième continent, l’Amérique.

 

Au Québec, où j’enseignerai à l’Université de Montréal, je retrouverai cet espace qui m’avait tant manqué en Europe. De mes nombreux voyages en Amérique latine et plus particulièrement au Mexique, je retrouverai les couleurs fortes et lumineuses de mon enfance, et je m’imprègnerai de toute l’authenticité, la chaleur humaine de ces pays si fertiles en création artistique. C’est au Mexique que je me lierai d’amitié avec plusieurs artistes de la photographie et des arts plastiques. Ces inspirantes rencontres seront pour mon éveil créatif déterminantes tout comme pour le choix des médiums que j’utiliserai à partir de l’année 2006, date qui marque le début de la création de mes  « boîtes ».

 

Mais par où commencer ? Est-ce la boîte vide qui m’a attirée et que j’ai spontanément remplie d’objets pour la faire vivre et la nourrir d’humanité, comme la petite fille en moi qui recherchait l’évasion intérieure et la chaleur d’un cocon perdu ? Ou sont-ce les objets qui, une fois réunis, avaient besoin de se trouver un lieu de refuge où ils pourraient exister en paix et en harmonie, sans jugement?

 

Parfois c’est un rêve, un flash, un détail, une couleur, un titre, un symbole, le beau qui se mélange avec le laid, l’opaque qui recherche désespérément la lumière. Une boîte m’inspire et je l’habite de toutes les émotions intuitives que je n’ai jamais exprimées, je suis attirée par des objets au vécu dense et à la symbolique lourde de sens que je me permets de faire vivre avec d’autres purement factices et là, une autre histoire se crée, libre d’interprétation, avec comme seul objectif la poésie des couleurs, le choc des cultures ou tout simplement un clin d’œil humoristique à la folie du monde ordinaire.

 

Je fouille, je cherche, je trouve dans toutes ces parcelles d’humanité des histoires à assembler. Je ponce, je colle et peins des traces de vie oubliées, sans cesse nourrie par ma passion pour le voyage, mon attirance pour la différence, pour la subversion d’un monde trop uniforme. Provocation ou esthétisme naïf, je laisse s’exprimer mon âme, l’esprit libre d’être compris car c’est mon cœur qui guide ce que mes mains attraperont et s’approprieront au passage d’un état d’inspiration où, une fois de plus, je changerai de maison tel un bernard-l’hermite qui habite une nouvelle coquille et continue à voyager tout en vieillissant dans les dédales de la création.

 

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